C’est un constat sans appel que dresse le rapport de recherche du groupe ALIVE (AI Living Lab for Innovative and Viable Ethical policies and systems) de l’Université Numérique Cheikh Hamidou Kane (UN-CHK), publié ce vendredi 16 octobre. Intitulé « Entre adoption et inquiétude : L’IA générative dans l’enseignement supérieur sénégalais », ce document de 324 pages, fruit de l’une des plus vastes enquêtes jamais menées en Afrique francophone subsaharienne (5 037 étudiants et 159 enseignants interrogés), révèle un paradoxe saisissant : l’IA générative est déjà massivement présente dans les amphithéâtres, mais elle se déploie dans un vide normatif presque total.
Une adoption avancée mais profondément inégale
Premier enseignement majeur : l’IA générative n’est plus une tendance future, mais une réalité présente et structurante. 66,3 % des étudiants et 86,2 % des enseignants déclarent connaître l’IA générative. Parmi eux, 77,6 % des étudiants et 80,3 % des enseignants l’ont déjà utilisée. Plus significatif encore, 45,8 % des étudiants l’intègrent dans leurs apprentissages, et 89 % des utilisateurs étudiants en font un usage académique.
Le rapport dirigé par le Dr Seydina Moussa Ndiaye, avec le Dr Abdoul Alpha Dia et la Dre Awa Doucouré, met cependant en lumière des fractures internes considérables. Un tiers des étudiants (33,7 %) ignore encore ce qu’est l’IA générative. Ce « tiers invisible » n’est pas réparti au hasard : il se concentre dans les établissements hors de Dakar, les filières non scientifiques, les premières années d’études et parmi les femmes (56,2 % des non-connaisseurs). « Ce résultat invalide toute lecture triomphaliste de la pénétration de l’IA », souligne le rapport.
Le paradoxe de l’UN-CHK : l’université numérique en queue de peloton
C’est l’un des résultats les plus contre-intuitifs de l’enquête. L’UN-CHK, université entièrement en ligne, affiche le taux de connaissance de l’IA le plus faible de tous les établissements : 56,7 %, contre 66,3 % en moyenne nationale. Le rapport explique ce paradoxe par le profil de ses étudiants : recrutés sur tout le territoire, y compris dans des zones peu connectées, ils sont moins exposés à l’IA que les étudiants des campus urbains. « Être numérique ne suffit pas. L’accès à un outil ne garantit pas son appropriation », commente le Pr Samuel Ouya, recteur de l’UN-CHK, dans la préface.
Un fossé normatif générateur d’hypocrisie institutionnelle
Le résultat le plus préoccupant concerne la gouvernance. 53,3 % des enseignants adoptent une position de neutralité (ni autorisation, ni interdiction) sur l’usage de l’IA dans leurs cours. Cette neutralité est interprétée par les étudiants comme une interdiction implicite : 35,8 % perçoivent une incohérence entre enseignants, et 33,5 % évoluent dans un environnement perçu comme restrictif.
« Cette situation crée une hypocrisie institutionnelle de fait : tout le monde sait que l’IA est utilisée, mais personne n’en parle ouvertement », analyse le rapport. Ce « fossé normatif » génère des comportements d’usage discret et non déclaré qui compromettent précisément les usages les plus formatifs.
Des usages contextuellement spécifiques
Autre découverte majeure : les étudiants sénégalais utilisent d’abord l’IA comme bibliothèque de substitution. La recherche documentaire arrive en tête des usages (57,4 % d’usage fréquent), devant la rédaction de travaux académiques (44,0 %). « Dans des universités où l’accès aux ressources documentaires est structurellement limité, l’IA générative est pour beaucoup d’étudiants la première bibliothèque vraiment accessible », note le rapport. Cette fonction, spécifique au contexte africain, soulève des enjeux épistémiques majeurs liés à la fiabilité et à l’ancrage culturel des contenus générés.
Le défi contextuel est d’ailleurs le plus fréquemment signalé par les enseignants (52,1 %) : l’inadaptation des réponses de l’IA aux réalités locales sénégalaises et africaines constitue une confirmation empirique à grande échelle du biais structurel des grands modèles de langage.
Trois scénarios pour l’avenir
Le rapport propose trois trajectoires prospectives à l’horizon cinq à dix ans. Le scénario de l’intégration maîtrisée (transformation positive sous conditions) suppose une intervention institutionnelle volontariste : politiques claires, démocratisation de l’accès aux outils, formation des enseignants. Le scénario de l’adoption spontanée et inégale (impact modéré par défaut) est le plus probable à court terme en l’absence d’intervention. Le scénario de la dépendance non maîtrisée (risque de transformation négative) reste le moins probable, mais le plus crédible à moyen terme si la trajectoire actuelle n’est pas infléchie.
Un appel à l’action collective
Le rapport formule des recommandations pour cinq catégories d’acteurs. À l’État, il demande d’élaborer un cadre national de gouvernance de l’IA et de financer l’accès collectif aux outils. Aux établissements, d’adopter des politiques institutionnelles claires et de déployer des programmes de formation différenciés. Aux enseignants, de définir et communiquer leur politique d’usage dans chaque cours. Aux étudiants, de développer une culture de l’usage déclaré et critique. Aux organisations internationales, d’inscrire la question du biais des LLM dans les contextes africains à leur agenda.
« L’avenir de l’IA générative dans l’enseignement supérieur sénégalais n’est pas déterminé. Il est contingent – c’est-à-dire qu’il dépend de décisions qui restent à prendre et d’actions qui restent à engager », conclut le rapport. Un appel à l’action qui, au vu de l’ampleur du phénomène, ne saurait attendre.
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